Le parcours tech des personnes réfugiées,
du départ à la stabilité. (Retranscription Podcast 🎧 )

 

Article écrit par: Valentine Robert, bénévole pour Techfugees France

Patrick Beja a reçu en avril 2021 dans son podcast Le Rendez-Vous Tech, Louise Brosset et Sharanya Thakur de Techfugees, et Nour ALLAZKANI de Réfugiés.Info pour échanger sur le rôle et la place de la technologie au sein du parcours d’immigration et d’intégration des personnes réfugiées. Ensemble, ils passent en revue les étapes de ce (ou plutôt ces) parcours, et exposent les différentes manières dont la technologie y intervient.  

Commençons par quelques rappels, qui ne font jamais de mal !

 

  • Le terme  “réfugié” désigne un statut juridique accordé à « toute personne craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays » (Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides). 
  • Un.e demandeur.se d’asile, est « une personne qui sollicite une protection internationale hors des frontières de son pays, mais qui n’a pas encore été reconnue comme réfugié » (Amnesty International)

Ainsi, avant d’acquérir le statut juridique de réfugié (offrant les mêmes droits que les nationaux, hormis le droit de vote du pays, pour peu que ce dernier soit signataire de la Convention de Genève), un individu est d’abord un migrant, puis un demandeur d’asile. En France en 2019, sur 177 000 demandeurs d’asile, 36 000 ont été reconnus comme réfugiés. En 2020, année impactée par la pandémie de Covid 19, 81 000 personnes sont entrées sur le territoire en demandant l’asile, 24 000 l’ont obtenue.  

Entre le moment où une personne décide de quitter son pays, et celui où elle obtient le statut de réfugié, le parcours est long, difficile, et la technologie y joue un rôle crucial: GPS, messagerie instantanée pour rester en contact avec ses proches, traducteurs en ligne, convertisseurs de devises… L’utilisation d’un téléphone mobile et d’internet est souvent nécessaire, mais encore faudrait-il disposer d’un accès abordable, stable et pouvoir y trouver des ressources utiles.  

 

En quoi la technologie joue-t-elle un rôle dans le parcours d’exil et d’intégration ?

Dès lors qu’une personne prend la décision de quitter son pays, elle se retrouve dans une situation incertaine et précaire, fréquemment pendant de longs mois voire années. Durant cette période, la technologie et l’information qu’elle permet de consulter jouent un rôle primordial. Nous tenterons ici d’en lister certaines, en France mais aussi durant le parcours migratoire. 

  • Trouver des informations sur la route vers le pays d’accueil

Quand sa vie est menacée, le départ se fait souvent de manière involontaire et précipitée : on prend quelques vivres, de l’argent, ses papiers, un smartphone (Android la plupart du temps), un chargeur, et on s’en va. Avoir accès à des témoignages et des partages d’expériences de personnes ayant déjà effectué ce même voyage, pour pouvoir organiser son parcours et en connaître les étapes est indispensable, rappelle Nour ALLAZKANI de la DIAIR (Delegation interministérielle de l’accueil et à l’intégration des personnes réfugiées). 

Les réseaux sociaux apportent, au travers de groupes communautaires sur Facebook, Whatsapp, ou encore WeChat, un soutien non négligeable aux personnes déplacées qui y offrent des informations fiables, en temps réel, et dans la langue d’origine.

Yemeni refugee shows his son’s picture on a mobile phone. © UNHCR/Oualid Khelif

 

Certains projets associatifs ont également vu le jour au fil des années et permettent de faciliter l’accès à l’information aux réfugiés. Refugee.info par exemple, propose en Grèce, dans les Balkans et en Italie sur les démarches administratives et propose une cartographie des services disponibles selon la zone géographique dans laquelle se trouve la personne.

Il existe plusieurs moyens pour consulter internet avant, pendant et après l’exil. La plupart du temps, les cartes Sim prépayées sont le moyen privilégié. On en trouve un peu partout et elles sont pratiques d’utilisation. Il existe également des réseaux wifi publics des gares, restaurants, bibliothèques… 

Par ailleurs, plusieurs initiatives associatives viennent également pallier ce manque, comme la distribution de box wifi par Techfugees et d’autres organisations. Le Refugee Info Bus, par exemple, parcourt le Nord de la France(à Calais) en van pour apporter aux personnes réfugiées des conseils juridiques multilingues,une connexion internet  et des chargeurs de téléphone.. De nombreuses associations similaires existent dans le monde, pour proposer des points d’accès WIFI mobiles gratuits et répondre au besoin d’accès à l’information.

Une solution alternative est de continuer à utiliser des cartes Sim prépayées car elles ne nécessitent pas de comptes en banque. Elles constituent  l’option privilégiée par les réfugiés, bien qu’elles soient onéreuses et offrent une connexion limitée (1 à 5 Gigas). Ce n’est donc pas adapté à des activités consommatrices de datas comme l’apprentissage en visio.  

 

  • Poursuivre sa vie à travers l’exil

 

Tout au long du parcours migratoire, la vie continue: besoin d’éducation, de sources de revenus financiers, d’accès aux soins… 

Commençons par l’éducation: rappelons que près de 50% des personnes déplacées de force dans le monde sont des enfants. Le parcours migratoire de ces enfants peut durer des années, pendant lesquelles l’accès à l’éducation primaire, secondaire mais aussi aujourd’hui aux compétences numériques est essentiel pour leur permettre de reprendre un cursus scolaire dans le pays d’accueil. Des projets comme Antura and the Letters (apprentissage de l’arabe par le jeu vidéo), Buffalo Grid ou Endless OS (accès hors ligne à du contenu pédagogique) sont indispensables pour faciliter l’apprentissage dans des classes souvent bondées si existantes et accessibles. 

Il en va de même pour les plus âgés, avec la reconversion professionnelle, la reconnaissance des diplômes.

Le numérique permet également de travailler à distance, d’avoir un revenu financier pour être indépendant et de pouvoir subvenir aux besoins de sa famille et ses proches. Des projets comme Natakallam (cours professionnels de langues à distance), Taqadam ou Humans in the Loop (annotation de données) le permettent en parallèle de plateformes généralistes de freelancing comme Upwork.

Avec un téléphone mobile et un accès à internet, les réfugiés peuvent également utiliser de l’argent mobile, très utile pour recevoir un salaire, ou faire des virements à l’international. 

 

  • Faciliter l’intégration dans le pays d’accueil : trouver un logement, un emploi, apprendre la langue

Une fois arrivé dans le pays d’accueil, commence le long chemin vers l’intégration et la normalisation de la situation administrative et professionnelle. Le parcours classique sera de déposer une demande d’asile à l’Ofpra, qui accordera ou non le statut de réfugié, sur une période allant de 6 mois à 2 ans selon Nour, au cours de laquelle les personnes seront soutenues par le tissu associatif français et des assistants sociaux. 

De nombreux projets ont été créés pour soutenir l’intégration des réfugiés : Frello par exemple, est une plateforme numérique qui met en avant l’apprentissage du français en parallèle d’applications bien connues comme DuoLingo

L’accès au logement, de son côté, est facilité par des plateformes comme CALM (“Comme a la maison”) de Singa, qui met en relation des personnes arrivant en France avec d’autres personnes pouvant et souhaitant les accueillir, partager le quotidien, permettant ainsi la création d’un réseau d’entraide. 

Par ailleurs, la technologie interviendra également pour faciliter la vie des réfugiés dans plein de domaines essentiels à leur bien-être, leur sérénité et leur intégration : contact avec les proches, accès à la santé, éducation, démarrage ou reprise d’une vie professionnelle, etc. 

Un élément souvent omis mais qui demeure important, est la place du divertissement au cours de ce long parcours qu’est la transition et la stabilisation de vie des réfugiés, adultes et enfants, rappelle Sharanya, co-responsable bénévole de Techfugees France. Internet leur permet  de visionner des films en streaming, d’échanger avec leurs amis, etc. Les demandeurs.e.s d’asile sont souvent limité.e.s dans leurs possibilités et activités durant la période de latence entre la demande du statut de réfugié et son obtention (pas le droit de travailler avant 6 mois; souvent peu de réseau social; pas de cours de français par l’Etat etc.).  Le numérique leur permet donc aussi, comme tout le monde, de se divertir et de ne pas être isolé. 

Quels sont les obstacles et les challenges auxquels font face les réfugiés pour utiliser la technologie ? 

Louise rappelle que déjà en 2016, le UNHCR (Haut Commissariat de l’ONU pour les Réfugiés) estimait que 93% des personnes réfugiées dans le monde vivaient dans une zone équipée d’une connexion 2G ou 3G. Ainsi, tous devraient en théorie pouvoir l’utiliser sans aucun problème. Ceci est évidemment bien loin d’être le cas, car si la connexion est bien là, il faut être en mesure d’y avoir accès, de savoir l’utiliser, et de pouvoir y trouver ce que l’on cherche.  

Tout d’abord, il faut être en mesure de se procurer un forfait internet et de pouvoir le payer. Impossible d’avoir un forfait sans compte en banque et impossible d’ouvrir un compte en banque sans justificatif de domicile : c’est un cercle vicieux, qui fait obstacle à l’acquisition d’un forfait internet pour de nombreuses personnes déplacées. En ce sens, ils sont bien souvent contraints de devoir trouver des connexions gratuites.

Une difficulté supplémentaire est la fracture numérique qui concerne les personnes déplacées tout autant que le reste de la population. Nour évoque le fait que “ce n’est pas parce que l’on a un smartphone, que l’on est à l’aise numériquement”. Bien souvent, le besoin d’accompagnement reste présent et urgent pour effectuer les démarches administratives, même en disposant d’un smartphone et d’une connexion. En effet, une fois les problèmes de matériels et d’accès à internet réglés, vient le souci de l’information. Le principal problème que rencontrent les réfugiés est le manque d’informations à jour, traduites et compréhensibles. Les sites officiels sont bien souvent peu adaptés pour répondre aux interrogations des personnes et ne permettent pas de comprendre les démarches à effectuer de manière claire. Cela engendre alors des soucis de confiance de leur part face à l’information donnée par l’État : ils préfèrent ainsi consulter les réseaux sociaux et les communautés d’anciens. En ce sens, il y un grand besoin d’initiatives pour accompagner les réfugiés dans cette recherche, comme Réfugiés.Info, plateforme publique collaborative, qui propose des informations traduites et à jour aux demandeurs d’asile.

 

Pour conclure, il ne faut pas oublier que chaque situation, chaque parcours est différent, à l’image de chaque individu. Les raisons qui poussent des millions de personnes à fuir leurs pays, leurs ressources, leurs passés, leurs cultures, leurs expériences professionnelles, leurs histoires, sont aussi nombreuses que. 

Les personnes déplacées passent par des étapes de vie difficiles, laborieuses et continuent à avoir les mêmes besoins que tous les autres êtres humains. La technologie ne résout pas tout, et beaucoup de projets visant à aider les réfugiés voient le jour sans être réellement adaptés. 

Pour répondre à ce défi, Techfugees a créé Basefugees une web-application collaborative qui identifie et répertorie les projets numériques responsables mis en place à travers le monde pour rendre les personnes déplacées indépendantes. De nombreuses associations ont entamé une transition numérique pour accompagner au mieux les personnes réfugiées dans leurs besoins quotidiens, dans un monde aujourd’hui marqué par la pandémie, le tout-distanciel, et qui a bien changé depuis la création du statut de réfugié, après la seconde guerre mondiale. 

 

Il faut néanmoins continuer à promouvoir l’accès gratuit à internet pour les populations déplacées de force tout en protégeant leurs données et en leur offrant des informations traduites et compréhensibles. Cela renforcera leur autonomie et leur permettra d’être acteurs de leur parcours pour débuter une nouvelle vie avec dignité.

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