L’histoire n’oubliera jamais cette période de pandémie du coronavirus. Et pourtant, même avec un événement mondial d’une telle ampleur en toile de fond, le monde continue de tourner. Le 15 mars dernier, cela faisait neuf ans jour pour jour que la guerre civile avait éclaté en Syrie, une guerre qui a fait près d’un demi million de victimes et causé le déplacement de millions d’autres.

En Occident, beaucoup ont perdu leur sens de l’humour à mesure qu’ils subissent de plein fouet les nouvelles mesures gouvernementales. Leurs déplacements sont désormais restreints, l’accès à l’éducation et aux soins extrêmement limités. Installés confortablement dans leur maison, ils commencent à saisir une partie infime de la réalité quotidienne des 70,8 millions de personnes réfugiées et déplacées dans le monde, dont la moitié a moins de 18 ans.

 

From Europe Must Act Now –

 

Parce qu’il leur est impossible d’avoir une vie sociale avec leur famille et leurs amis, ils se tournent vers les plateformes et outils digitaux pour rester connectés et avoir accès aux informations capitales. Certains ne peuvent plus aller travailler et mener à bien leurs tâches. A leur façon, ils commencent à ressentir les étapes par lesquelles doivent passer les personnes déplacées du monde entier et les restrictions qui leur sont imposées. Seul le temps nous dira si ce nouveau mode de vie peut favoriser à long terme l’empathie entre les populations locales et déplacées, à mesure qu’une prise de conscience émerge : “Ah, c’est donc ça qu’on ressent, quand on est confiné dans un endroit, privé de tout contact social et de travail. Devoir vivre au jour le jour sans savoir de quoi demain sera fait. Dans l’attente de ce que le gouvernement décidera.” Mais soyons réalistes. Selon les données, le temps moyen de durée de séjour dans un camp pour une personne réfugiée est de 17 ans. Pour nous tous, en Europe, nous sommes loin, loin, très loin de comprendre ce que cela signifie réellement.

Justice ou revanche mesquine ?

Pendant ce temps, les rouages continuent de tourner dans la sphère politique. Le 13 mars dernier, trois hommes ont été condamnés à 125 ans de prison chacun pour avoir participé à la mort d’Alan Kurdi. Bien peu de personnes le connaissent par son nom, mais tous se rappellent de ce petit garçon retrouvé mort noyé sur une plage en Turquie. Il avait trois ans. 

 

Credits: AP

Que des personnes, parmi lesquelles des enfants, meurent en tentant de traverser la mer Méditerranée n’est un secret pour personne. Cependant, la mort d’Alan a conduit des média connus à enquêter massivement sur les déplacements forcés et les épreuves qu’endurent ceux qui cherchent à atteindre les côtes européennes. Il a fallu un emblème pour que l’expression de “crise migratoire” soit utilisée dans le monde entier. La puissance de ces photos a également modifié le contenu des discours : on est passé des chiffres et des statistiques vagues à un être humain identifiable, avec un visage, un corps et un récit de vie. Par la suite, le soutien public pour la cause des réfugiés a considérablement augmenté. C’est d’ailleurs l’étincelle moteur qui a lancé la mission de Techfugees.

Les trois hommes qui ont tiré profit de la misère humaine ont été privés de leur liberté. Peut-on véritablement parler de justice ici, quand Alan, son frère, sa mère et deux autres personnes ont, eux, été privés de leur vie, ce jour-là, sur cette plage ?

De justice, d’ailleurs, ou de dédommagement, il n’y en a aucun pour tous les réfugiés anonymes. Combien sont-ils à avoir perdu leur vie dans cette mer impitoyable qu’est la Méditerranée ? Combien d’autres subiront le même sort ? Et pendant que nous mettons la main quelque passeur ici et là et organisons un procès médiatisé, tout beau, tout propre… Sommes-nous sûrs d’avoir attrapé et de nous attaquer aux vrais coupables ? 

Les pertes humaines dues aux jeux politiques

La pandémie et la crise migratoire constituent deux défis entrelacés. Toutes deux sont des défaillances systémiques d’une machine mondiale qui place les frontières et le profit au-dessus de la vie humaine.

Ceux qui détiennent le pouvoir et la volonté politique de rendre la vie des réfugiés insupportable n’auront probablement jamais à répondre de leurs actes en justice. Ceux qui sont responsables du sous-financement chronique des services de santé ne se retrouveront jamais au tribunal. Il s’agit là de décisions politiques et non pas de lois naturelles ; nous voyons clairement apparaître la faille de cette idéologie à mesure que la nature reprend ses droits. 

Oui, le jeu continue. En février et en mars, la Turquie a provoqué la fuite de personne déplacées vers la Grèce, faisant ainsi pression à l’UE en lui reprochant son manque d’implication dans la gestion de cette “crise migratoire”. Réaction drastique, l’UE a fermé ses frontières, laissant ainsi des personnes errant sans destination, parmi les nuages de gaz lacrymogène.

 

Et ensuite, où est ce que cela nous mène?

Il y a forcement une fin à ces jeux-la. Une décennie d’austérité meurtrière fait place à une pandémie mondiale ; vous vous attendiez à quoi ? Dix années sans investir dans l’intégration des réfugiés ; vous vous attendiez à quoi ?

Mais il y a encore de l’espoir.

Les conversations que nous avons aujourd’hui  définirons le monde de demain, post COVID-19. Comme Yuval Noah Harari le dit justement : “Les mesures d’urgence à court terme donnent forme/formatent à la vie future. C’est la nature même des urgences. Elles accélèrent les processus historiques. Des décisions qui, en temps normal, demanderaient des années de délibération, sont prises en l’espace de quelques heures. (…) En cette période de crise, nous faisons face (…) à des choix particulièrement importants.

Les gouvernements doivent rendre des comptes quant à leur pouvoir magique pour trouver de l’argent pour les services de santé publique dès qu’ils sentent leur électorat menacé.

Les politiques progressistes et qui mettent l’Homme au centre de leurs préoccupations et de leurs actions ne peuvent se contenter d’être effectives seulement dans un contexte d’urgence mondiale, comme si c’était là des “cajoleries”. On ne peut pas attendre plus longtemps que les politiques migratoires prennent enfin en compte  la réalité du changement climatique.

Nous pouvons, et nous devons, participer à la création d’un monde viable où l’on donne plus de résilience aux communautés prennent soin des plus vulnérables – les personnes âgées, les personnes déplacées, les sans-abri, etc. Les outils pour créer un monde plus juste et plus viable existent. Nous tenons là une chance unique de réfléchir et de repenser nos priorités, de faire des choix qui prennent en compte le réchauffement inévitable de notre planète et ses conséquence sur notre biodiversité.

Lorsque ce confinement sera terminé, poursuivrons-nous nos activités comme si de rien n’était et garderons-nous – les personnes âgées, les sans-abri, les personnes déplacées – à distance ou en confinement, ce qui augmentera les coûts humains, ou tirerons-nous les leçons de nos erreurs ?

Profitons de ce temps pour nous décider et nous préparer à agir.

Avant qu’il ne soit trop tard.

Ce post a été écrit par l’équipe de Sookio 

Traduit par Delphine Morin, bénévole traductrice pour Techfugees 🙂